RATM - Zack de la Rocha - Tom Morello - Evil Empire 1996

Rage Against The Machine – Evil Empire : 30 ans de colère politique

16 avril 1996. Rage Against The Machine sort son deuxième album, Evil Empire. Le disque entre directement à la première place du Billboard 200. Il finira triple platine aux États-Unis. Il remportera un Grammy. Et il aurait pu ne jamais exister.

Derrière ce triomphe se cache une histoire de tensions extrêmes, de sessions avortées, de rupture temporaire et de reconstruction. Evil Empire n'est pas seulement un album politique — c'est un album qui porte les cicatrices de sa propre création.

Trois ans sur la route — et une explosion inévitable

Le premier album éponyme de Rage Against The Machine, sorti en 1992, avait été une bombe inattendue. Killing in the Name, Freedom, une énergie live dévastatrice — le groupe s'était imposé comme l'un des actes les plus importants de sa génération. Mais le succès avait un prix.

« Le premier album sort, et on part trois ans sur la route, à vivre ensemble dans un bus, » se souviendra Brad Wilk dans le Los Angeles Times en 1996. « Quand tu fais ça, c'est assez facile de se fatiguer les uns les autres, et on avait besoin d'une pause. »

Cette pause, le groupe ne la prendra pas. Portés par l'élan du succès, Rage Against The Machine s'engouffre directement dans l'enregistrement du deuxième album, aux côtés du producteur Brendan O'Brien, à Atlanta. Ce sera un désastre.

Atlanta : quand le groupe s'effondre

Les tensions accumulées pendant trois ans de tournée éclatent au grand jour. Selon MTV, le groupe « se bat si violemment entre eux qu'ils se séparent brièvement. » Les sessions sont abandonnées.

« On rentre en répétition pour faire le deuxième album, et toutes les différences personnelles qu'on avait balayées sous le tapis pendant la tournée remontent soudainement à la surface, et on doit les affronter, » admet Wilk. « J'avais l'impression que le groupe aurait pu s'effondrer à ce moment-là. »

Le problème n'était pas musical — c'était structurel. Rage Against The Machine était composé de quatre hommes aux trajectoires radicalement différentes. Tom Morello, guitariste formé à Harvard, fils d'une mère militante et d'un diplomate kényan. Zack De la Rocha, chanteur mexicano-américain grandi dans la communauté majoritairement blanche d'Irvine, Californie. Tim Commerford, dont l'enfance avait été marquée par la maladie puis la mort de sa mère d'un cancer du cerveau. Brad Wilk, né à Portland, ayant grandi entre Chicago et le sud de la Californie.

« On est comme un microcosme de Los Angeles, d'une certaine façon, » observe Wilk. « On vient de milieux différents, de cultures différentes. »

Cette diversité avait toujours été une force. Sur la route, elle était devenue une poudrière.

La pause salvatrice — et le retour à Los Angeles

Après l'échec d'Atlanta, le groupe prend la décision de souffler. Chaque membre repart de son côté. Les tensions se dissipent progressivement. Puis, avec des têtes plus froides et sans le poids des frustrations accumulées, Rage Against The Machine se retrouve — cette fois dans leur local de répétition à Los Angeles.

Le changement de contexte change tout. Loin des studios impersonnels et de la pression extérieure, le groupe retrouve son espace naturel. L'énergie des sessions est différente — plus brute, plus concentrée. La tension est toujours là, mais elle est canalisée.

« Il y aura toujours de la tension entre nous quatre, ce qui me semble normal, » confiera Wilk. « On vient de milieux différents, de cultures différentes. On a aussi des goûts musicaux différents, et c'est une bataille en studio pour trouver quelque chose sur lequel on est tous d'accord — et tu peux sentir cette bataille sur le disque. Il n'y a rien de facile dans ce qu'on fait. »

Evil Empire : un titre qui dit tout

Le nom de l'album n'est pas anodin. Zack De la Rocha l'explique lui-même : le titre est « tiré de ce que Rage Against The Machine considère comme la calomnie de Ronald Reagan envers l'Union soviétique dans les années 80 — une expression que le groupe estime pouvoir tout aussi bien s'appliquer aux États-Unis. »

C'est le cœur idéologique de l'album. Rage ne pointe pas du doigt un ennemi étranger — il retourne le miroir vers son propre pays. L'empire du mal, c'est ici. C'est maintenant.

Un disque de guerre — piste par piste

People of the Sun ouvre les hostilités, elle est inspirée par les Zapatistes, le mouvement politico-militaire mexicain, et par la lutte des peuples indigènes contre l'oppression économique et culturelle. De la Rocha y délivre l'une de ses performances vocales les plus intenses.

Bulls on Parade est une attaque directe contre les dépenses militaires américaines et la volonté du gouvernement d'investir dans la guerre plutôt que dans la survie de ses citoyens les plus défavorisés. La guitare de Morello — traitée comme une arme — crache un riff qui reste parmi les plus reconnaissables du rock des années 90.

Down Rodeo met en lumière les inégalités économiques américaines en utilisant Rodeo Drive — l'artère la plus luxueuse de Beverly Hills — comme décor. Le contraste entre richesse ostentatoire et pauvreté systémique y est disséqué avec une précision chirurgicale.

Track après track, Evil Empire fonctionne comme une déclaration de guerre. Rolling Stone ne s'y trompe pas, qualifiant le disque de « declaration of war ». Les critiques saluent un album « consistently inspired » et « undeniably potent ».

Le triomphe commercial d'un disque extrême

Tom Morello lui-même ne croyait pas en la viabilité commerciale du projet. « Je n'ai jamais pensé qu'on vendrait un disque, » admet-il. « Je pensais que la politique serait trop aliénante, trop extrême. Mais je suis fier que la musique soit extrême, que la politique soit extrême. Quand tu ouvres les yeux sur ce qui se passe dans ce monde, tu réalises qu'un remède modéré ne peut pas soigner une maladie extrême. »

Le monde lui donnera tort sur le plan commercial — et raison sur tout le reste. Evil Empire entre à la première place du Billboard 200 dès sa sortie. En moins de quatre mois, il dépasse le million d'exemplaires vendus aux États-Unis. Il finira triple platine. Et en 1997, le groupe remporte son premier Grammy Award dans la catégorie Best Metal Performance pour le titre Tire Me.

30 ans plus tard : toujours aussi nécessaire

Trente ans après sa sortie, Evil Empire n'a pas pris une ride — dans le mauvais sens du terme. Les cibles de Rage Against The Machine sont toujours debout. Les inégalités économiques dénoncées sur Down Rodeo se sont creusées. Les dépenses militaires américaines visées par Bulls on Parade n'ont jamais cessé d'augmenter. Les luttes des peuples indigènes évoquées dans People of the Sun continuent.

Ce qui devait être une œuvre de son temps est devenu un document intemporel. Pas parce que les problèmes ont été résolus — mais précisément parce qu'ils ne l'ont pas été.

Evil Empire reste l'un des albums les plus importants des années 90. Non pas malgré sa colère — mais grâce à elle.

Retour au blog