Mike McCready fête ses 60 ans — la guitare qui a fait Pearl Jam
Seattle, 5 avril 1966
Il y a des musiciens qu'on reconnaît au premier accord. Pas à cause d'un son particulièrement original, pas grâce à une technique démonstrative — mais parce que leur jeu a quelque chose d'immédiatement émotionnel, quelque chose qui touche avant même d'analyser. Mike McCready est de ceux-là. Le 5 avril 2026, le guitariste de Pearl Jam fête ses 60 ans.
Soixante ans. Et une carrière qui, commencée dans les clubs de Seattle à la fin des années 80, a fini par peser sur l'histoire du rock d'une façon que peu de guitaristes de sa génération peuvent revendiquer.
L'enfance à Seattle — la ville avant la légende
Michael David McCready naît le 5 avril 1966 à Pensacola, en Floride, mais grandit à Seattle. La ville n'est pas encore ce qu'elle va devenir. Les années 80 en font une scène underground active, dense, peu médiatisée — des clubs, des répétitions dans des garages, une communauté qui se construit loin des radars de Los Angeles ou New York.
McCready commence la guitare à onze ans. L'élément déclencheur est classique : il entend Whole Lotta Love de Led Zeppelin et quelque chose se décide. Jimmy Page devient la première obsession — le jeu, la posture, l'idée même que la guitare électrique peut raconter quelque chose d'incontrôlable. Cette influence ne le quittera pas. Trente ans plus tard, elle est encore audible dans ses solos les plus libres.
Son premier groupe sérieux s'appelle Shadow. Ils jouent dans les lycées, les petites salles de la région. L'aventure s'arrête vite — le groupe se dissout, McCready traverse une période difficile, et Seattle reste pour l'instant une promesse sans suite. Il faut attendre la fin des années 80 pour que tout se recompose.
1990 — la formation de Pearl Jam
C'est Stone Gossard qui change tout. McCready et Gossard se connaissent depuis le lycée. Gossard travaille alors à ce qui va devenir Pearl Jam — il cherche une voix, une guitare, une direction. Il a des maquettes. Il les envoie à Jeff Ament, qui les fait circuler. Elles arrivent finalement à San Diego, entre les mains d'Eddie Vedder.
Vedder enregistre des paroles par-dessus en quelques heures et renvoie la cassette. Ce qu'il y a dessus convainc immédiatement tout le monde. Le groupe se forme. McCready rejoint Gossard comme deuxième guitare — mais les deux ne jouent pas pareil, n'occupent pas le même espace. Gossard structure, McCready déborde.
La tension entre les deux est ce qui définit le son de Pearl Jam : une rythmique solide, presque architecturale, contre laquelle les solos de McCready peuvent se déployer sans contrainte. Ce n'est pas du tout calculé. C'est simplement ce qui arrive quand deux guitaristes très différents travaillent ensemble avec suffisamment de confiance mutuelle.
Ten — l'album qui a tout changé
L'album sort en août 1991. Il s'appelle Ten. Il met quelques mois à décoller — Nevermind de Nirvana sort le même mois et aspire une grande partie de l'attention médiatique. Mais Ten finit par s'installer. Durablement. Massivement.
Ce qui frappe à l'écoute, c'est l'espace laissé aux guitares. Alive, Even Flow, Black, Jeremy — chaque titre offre à McCready un territoire différent. Sur Alive, son solo final dure plus de deux minutes. Ce n'est pas un exercice de style : c'est une conversation émotionnelle menée jusqu'à son terme, sans raccourcis.
La critique de l'époque parle souvent de grunge pour qualifier Pearl Jam. McCready a toujours résisté à cette étiquette — avec raison. Son jeu ne vient pas du punk, ni de la noise. Il vient de Hendrix, de Page, de Stevie Ray Vaughan. Il est plus proche du blues électrique amplifié que de quoi que ce soit d'autre. Ce décalage entre l'étiquette et la réalité du jeu est l'une des choses les plus intéressantes de sa carrière.
La scène comme territoire naturel
Pearl Jam devient rapidement l'un des groupes les plus impressionnants à voir en concert. McCready y est pour beaucoup. Sur scène, il ne joue pas — il se déplace, il tourne, il s'accroupit, il tend la guitare vers le public. Il y a dans son rapport à la scène quelque chose d'organique et d'authentique qui tranche avec la plupart des guitaristes de stade.
Les bootlegs circulent. Pearl Jam, contrairement à d'autres groupes de la période, finit par encourager les enregistrements de concerts — puis par les commercialiser officiellement. C'est une décision cohérente avec une philosophie générale : la musique doit circuler, les fans doivent pouvoir la garder, les archives comptent autant que les albums studio.
Ce rapport au live explique aussi pourquoi McCready reste une figure aussi respectée parmi les guitaristes. Il ne triche pas en concert. Ce qu'il fait en studio, il le refait chaque soir — différemment, mais avec la même intensité.
Les batailles personnelles
McCready a parlé ouvertement de ses années de dépendance à l'alcool et aux drogues. Les années 90 sont difficiles à plusieurs reprises — des périodes de rémission suivies de rechutes, une lutte qui dure une bonne partie de la décennie. Il s'en est sorti. Il parle de ces années sans complaisance ni dramatisation excessive, avec une honnêteté qui lui a valu le respect de beaucoup de gens au-delà du cercle des fans de Pearl Jam.
Il a également rendu public son diagnostic de maladie de Crohn, dont il souffre depuis l'adolescence. Il s'est impliqué dans des associations liées à cette maladie, notamment la Crohn's and Colitis Foundation. Comme Roger Daltrey avec son Teenage Cancer Trust, McCready a transformé une expérience personnelle en engagement concret.
Trente ans de carrière — et Pearl Jam tient toujours
Pearl Jam a sorti Gigaton en 2020, leur onzième album studio. Enregistré avant la pandémie, il arrive dans un monde arrêté. Mais il arrive. Le groupe n'a jamais vraiment disparu — il a ralenti, pris du temps, laissé les membres mener des projets parallèles, mais il n'a pas implosé. C'est rare pour un groupe fondé en 1990.
McCready a eu ses propres aventures en dehors de Pearl Jam. Mad Season, son projet avec Layne Staley d'Alice in Chains, reste l'un des albums les plus denses de la scène Seattle — Above, sorti en 1995, est un disque à part, hanté, difficile à classer. La mort de Staley en 2002 a fermé cette porte définitivement.
Il a aussi collaboré avec Temple of the Dog, le projet hommage à Andrew Wood réunissant des membres de Pearl Jam et de Soundgarden. Ces connexions entre groupes, ces projets croisés, dessinent une carte de la scène Seattle qui dit beaucoup sur comment cette communauté fonctionnait — et sur la place centrale qu'y occupait McCready.
60 ans — ce que ça représente
Soixante ans pour un guitariste de rock, c'est une anomalie statistique dans la meilleure tradition du genre. McCready a survécu à une période qui en a emporté beaucoup. Il joue toujours. Pearl Jam joue toujours.
Ce qui frappe, en regardant son parcours, c'est la cohérence. Pas de virage commercial forcé, pas de reformation de pure façade, pas de carrière solo construite sur la nostalgie. Juste un musicien qui continue à faire ce qu'il sait faire, dans le groupe qu'il a contribué à fonder, avec les mêmes obsessions qu'à onze ans devant un disque de Led Zeppelin.
Le 5 avril 2026, Mike McCready a 60 ans. La guitare tient toujours.